« Grand Love ». Des fleurs. Des personnes qui sourient, marchent, se fondent. Les peintures de Livia cherchent du côté de l’intime, de la rencontre. Etonnant d’évoquer des histoires, de représenter des plissés, des courbes gracieuses, des visages d’inconnus ou d’icônes, à une époque où l’image est devenue une quantité de pixels noyée dans le flux ?

Comment oser le motif de la fleur, sommet du kitsch, tenter de représenter une expression, alors même que le cinéma, la photo le font avec plus d’immédiateté ? Ses toiles nous disent comment elle s’est appropriée l’histoire de la peinture récente : une imagerie très Figuration narrative, un enchevêtrement de plans qui nous rappelle autant Support-Surface que les calques de Photoshop, une découpe baldessarienne, un brossé richtérien, un mélange des textures polkien, etc. Mais cette énumération fastidieuse est aux antipodes de la fluidité de ses oeuvres. Jamais Livia n’applique deux fois de suite la même combinaison, en expérimente sans cesse de nouvelles, générant à chaque fois une nouvelle toile. L’image elle-même se métamorphose, du réalisme photographique au simple trait, de l’aplat aux espaces illusionnistes, de la coulure au cerne. Cette générosité se retrouve dans ses personnages toujours en mouvement, souvent en apesanteur, au regard pensif ou au sourire communicatif, sortes d’amis et de foules selon que l’on contemple l’ensemble des toiles ou un détail d’une d’entre elles.

Cet échange est celui des images : chaque détail, figure ou plan s’imbrique dans d’autres, chaque toile résonne avec celle qui lui est voisine. Ce flux intègre les châssis comme de nouveaux éléments picturaux, glisse sur la contrainte des bords. La forme de fleur brasse les plans, évoque les pales d’hélice en bois de la période héroïque de l’aviation, lorsque la disparition dans le ciel, l’abolition de l’apesanteur étaient encore du domaine du rêve. A l’intérieur de ce cadre si particulier, négation de l’angle droit, de la rigidité du bord, personnages, corps et tissus se meuvent, s’entrelacent, se métamorphosent, s’incrustent dans les fonds. Paradoxalement, alors que Livia s’attache à donner du volume, à donner corps à ses sujets, ceux-ci sont en dissolution constante. Comme dans le puzzle, le plaisir n’est pas tant une fois l’image finie, conclusion toujours porteuse de déception car marquant la fin du jeu, mais au contraire dans sa constitution, ses remplacements, ses erreurs, ses flux; l’oeuvre ouverte, en train de se faire et de se refaire sans cesse plutôt que la toile achevée.

Surtout, ce qui semble porter Livia, c’est un amour de la peinture, de son pouvoir jubilatoire qui se lit dans ces aplats denses et vifs, ces découpes psychédéliques, ces brossés et dégoulinés. Jubilation qui lui a fait pratiquer ce médium de manière continue depuis plus de vingt ans sous toutes ses formes : sur toile évidemment, mais aussi sur le mur, en assemblage ou seule, jouant des formats, associée à la photo, plaçant l’image, la couleur et le trait avant l’oeuvre ; une manière de continuer à peindre, trouvant l’intérêt de faire une image, une de plus, dans son croisement avec les précédentes. Peut-être aussi cet attachement au quotidien, à ce qui nous est proche nous permet-il de regarder à nouveau, de mêler le plaisir visuel de l’image aux souvenirs du monde réel.
Sébastien Gokalp, conservateur du patrimoine.

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