exposition en partenariat avec le Ring, du 28/03/2009 au 30/04/2009   

C’est à Nantes, où il avait préparé son post-diplôme à l’ERBAN en 1994, que Philippe Caurant a choisi de s’installer il y a maintenant cinq ans, nourri des nombreuses expériences et rencontres qu’il a pu vivre au cours des années précédentes, principalement passées hors de France, à Rotterdam puis à Glasgow. Cinq années au cours desquelles un travail d’atelier assidu, isolé et concentré, a permis à cet artiste de quarante ans de cristalliser des années de pratiques et de recherche, de confrontations et d’échanges, dans une peinture assumée, qui a su trouver sa place à la fois dans un parcours personnel et sur une scène artistique européenne où « sa peinture succède à la modernité de façon inattendue et imprévisible."
Denys Zacharopoulos


C’est ce travail - récemment montré lors d’expositions personnelles à la Donation Prassinos (2007) ou à Cultures France à Paris (2006) que Le Ring et la galerie RDV (Nantes) s’associent pour consacrer une double exposition à une oeuvre picturale qui associe au geste de la pratique de la peinture une densité matière-surface résolument contemporaine.

La nuit claire de la peinture

par Jérôme Poggi

La progression du travail d’un peintre, comme il voyage dans le temps d’un point à un autre, ira vers la clarté. (...) Accompliur cette clarté, c'est inévitablement être compris."
Mark Rothko, The Tiger's Eye, 9 octobre 1949

 

Ce sont les poètes, ou parfois les peintres eux-mêmes, qui peuvent le mieux parler de peinture, en substituant à la vue d’une oeuvre sa vision poétique et immatérielle. L’historien de l’art, s’il n’est ni l’un ni l’autre, sera tenté de faire appel à eux dans sa tentative de rendre présente une oeuvre, ou du moins son idée, aux yeux du lecteur. De façon sans doute inattendue pour une peinture aussi contem­poraine que celle de Philippe Caurant, c’est à un poète et théoricien de la Renaissance que nous emprunterons les dix critères, aussi formalistes que poétique, par lesquels il jugeait de la peinture, « chose miraculeuse ».

« Lumière et ténèbre » - Des ténèbres à la lumière, il y a une graduation qui occupe tout l’espace de la peinture de Philippe Caurant. Loin des clairs-obscurs dramatiques que certains peintres con­temporains affectionnent, la lumière des tableaux de Philippe Caurant ne cesse de circuler sur toute leur sur­face, comme poussée par un souffle incessant. Des rafales solaires irradient chaque pig­ment d’une peinture pulvérisée, prise dans la transparence de la résine, nimbant le tableau d’une lumière non plus ondulatoire, mais corpusculaire, comme l’imaginaient les anciens. Une lumière interne (une clarté devrait-on dire) ne provenant d’aucune source directionnelle extérieure, mais émanant du plus profond du tableau, de la surface émaillée du papier chromé sur lequel l’artiste peint, blanc, immaculé, lumineux comme un écran

« Couleurs et volume » – Les tableaux sont quasiment monochromes, souvent peint d’un gris plus ou moins chaud, ou parfois de cette couleur brune incroyablement dense dont on apprêtait autre­fois la toile avant de la peindre, qui en était le fond. C’est cette densité de la couleur qui dessine non pas de simples volumes mais des espaces entiers, vertigineux et monumentaux, gouffres sans fin, trous noirs ou horizons infinis.

« Figure et emplacement » - De figure, il n’y en a d’autres dans la peinture de Philippe Caurant que le tableau lui-même. Le tableau est à la fois l’objet et le sujet de sa peinture. Ce ne sont pas des images qu’il produit mais de véritables icônes (titre de l’exposition à laquelle il participa au Domaine de Kerguéhennec), c’est-à-dire des objets réels, au sens où l’entendait Etienne Gilson, doués d’une matérialité qui leur confère leur présence dans l’espace. De là, cette technique de l’enchâssement que pratique Philippe Caurant, incluant un tableau dans un autre, à la manière dont on fabriquait autrefois des retables. Dans certaines oeuvres les plus récentes, des peintures de petits formats sont incluses (et non plus enchâssées puisqu’il s’agit de peintures sur papier) sous une peinture « principale », à la manière d’une prédelle, bousculant les échelles, renvoyant les peintures les unes aux autres, leur conférant de la sorte une autonomie, une altérité qui les rend plus réelles encore. Dans d’autres tableaux, c’est une simple bande blanche, de part et d’autre de la peinture qui la retranche de notre espace pour mieux en faire une icône. Parfois encore, c’est par diptyque ou triptyque que les tableaux existent. L’oeuvre fonctionne à chaque fois comme une structure, une architecture presque, au sein de laquelle le tableau est doté d’une existence véritablement ontologique

« Distance et proximité » - C’est sans doute le premier aspect le plus troublant de ces tableaux de nous placer entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. Chacune de ces oeuvres, qu’elle que soit son format, est la peinture en « trompe-l’oeil » d’un monde en soi, d’un univers entier, qu’il soit microcosme ou galaxie. Cosmogonique, la peinture de Caurant l’est en ce qu’elle fait se rejoindre le néant et l’infini, le tout et le rien, hors de toute échelle temporelle, nous plaçant à la limite d’un vertige aussi bien physique qu’existentiel.

« Mouvement et repos » - Ce n’est pourtant pas de l’effroi ni de la terreur que suscite que le caractère sublime de cette peinture. Parce qu’elles sont aussi monumentales, les impressionnantes turbu­lences qui traversent ces peintures sont aussi apaisantes que des montagnes, dont la puissance tectonique nous échappe autant. C’est au contraire la sérénité et le calme qui naissent de cette « nuit claire de la peinture » , plus métaphysique que romantique. Parce qu’ils ne nous regardent pas, c’est à la propre conscience de soi que renvoie la monumentalité de ces espaces."



Cette exposition est réalisée en partenariat avec la galerie RDV (Nantes) et avec la collaboration de Objet de production.