Ballade d’une jeune femme de Hébron

Quelques rêveries à propos de l’installation de photos «Le Mur commence ici»,
de Chimène Denneulin, galerie RDV, Nantes.

«Il est minuit à Tokyo, il est cinq heures au Mali,
Quelle heure est-il au paradis ?»

Amadou & Mariam, Sénégal Fast Food

«Puisque c’est du cinéma, on peut détourner une agression et créer un autre espace, comme un rêve pour déclencher une action différente, une contre-attaque», Elia Suleiman, à propos de Intervention divine.

Quoi de commun entre Hébron, Bamako, San Francisco, Ramallah ou Mexico? Un palmier? Une voiture? Un mur ou une simple touche de rouge? Chimène Denneulin confronte les paysages, les portraits (de personne, de voiture) qu’elle réalise un peu partout dans le monde. Au lieu de montrer in extenso ses séries de photos prises en Palestine ou au Mexique comme le ferait un reporter, elle fait le choix de les court-circuiter en les mélangeant pour suggérer des rapprochements inattendus mais toujours pertinents. Comme le répète souvent Godard, rapprocher des images, c’est les faire penser. Opérés en fonction de critères à chaque fois renouvelés, ces rapprochements font surgir la réalité dans ce qu’elle a de plus contemporain. Car ils font écho à la mondialisation et à la manière dont cohabitent la culture globalisée et les cultures vernaculaires. Au jour le jour, comment ces deux types de cultures se marient-ils? Les choses sont toujours plus compliquées qu’il n’y paraît de prime abord.

Coiffée de son voile, une jeune femme - une étudiante - affirme sa culture musulmane. Le titre de la photo indique qu’elle vit à Hébron - en Cisjordanie, mais elle pourrait très bien habiter ailleurs. Elle porte un imperméable clair plutôt commun (j’ai presque le même) et surtout, grâce à un détourage Photoshop® sauvage revendiqué par la photographe, elle échappe à son contexte. Chimène Denneulin utilise fréquemment ce procédé qui confine au sabotage de l’outil graphique pour mettre en relief les figures qu’elle photographie. Grâce à cela, plutôt qu’une ville palestinienne en ruine comme on en voit presque tous les jours dans les médias, le fond d’où surgit la jeune femme de Hébron est un aplat rouge digne d’ une Marylin de Warhol. La couleur est d’ailleurs très présente dans les installations de Chimène Denneulin, pour isoler, rythmer, contrebalancer les figures, comme chez l’artiste canadien Ian Wallace par exemple. Sur cette photo, le fond rouge transforme la jeune femme voilée en une icone d’aujourd’hui.

A peu de choses près, elle pourrait vivre dans la rue située à côté d’elle, une rue de Bamako, que l’on situe en Afrique à cause de la chaussée boueuse. Mais les poteaux et leurs réseaux de fils électriques pourraient appartenir à de nombreuses villes du monde (à Los Angeles, ce sont presque les mêmes). La Mercedes garée de côté, le jeune asiatique avec son masque respiratoire, le t-shirt rouge de l’homme au premier plan viennent d’ailleurs. La population pourrait être celle d’un ghetto occidental.

La jeune femme de Hébron pourrait aussi habiter la grande bâtisse aux palmiers que l’on devine plus loin dans l’ombre d’un contre-jour. Villa construite aux portes d’un désert ou dans le quartier résidentiel d’une grande ville du Moyen-Orient, elle apparaît comme un bunker pour se protéger du soleil, à moins que la palissade du premier plan n’indique qu’elle est encore en chantier, voire l’éternel chantier des maisons abandonnées en cours de construction qui sont des ruines avant d’avoir servi. Quoiqu’il en soit, le titre indique qu’elle se trouve à San Francisco. Les ruines ne sont pas toujours là où on les attend.

Retour en Cisjordanie, à Ramallah. Comme à Bamako, le sol est dans un sale état. Mais comme à San Francisco, les palmiers arborent très haut leur plumeau de feuilles. Le jeune danseur d’une autre photographie, avec ses tatouages et ses bijoux, habite très certainement un endroit similaire, à l’autre bout de la planète, à Palenque, au Mexique.

C’est une étrange rencontre entre lui et la jeune de femme de Hébron. Leurs visages, leurs vêtements sont très différents. Pourtant, leurs regards doux et déterminés posés sur nous ont quelque chose de commun. Leur état d’esprit est le même. Et puis, ils sont détourés et isolés de la même manière sur un fond monochrome qui leur va bien. A ses débuts,Chimène Denneulin a beaucoup travaillé sur le thème des ados dans leurs relations aux marques et à l’univers de la marchandise, dans un style proche de celui du photographe Ken Lum. Les jeunes gens qu’elle nous donne à voir sont tous familiers avec le monde globalisé.

La voiture aux autocollants pourrait appartenir à chacun d’eux. A moins que ce ne soit celle du mécano de Ramallah un peu plus loin. Non, la photo a été prise à Mexico, mais cela aurait pu être en Palestine. Chimène Denneulin photographie des voitures partout elle va. Elle a par exemple réalisé des photos tirées sur papier montrant des petites voitures françaises garées sur des parkings, confrontées à des mots ou des courtes phrases inscrites sur des panneaux de la même couleur que leur carrosserie, comme si elles s’adressaient à nous en qualité d’objets produits à la chaîne. «A travers les voitures, je ne cherche pas à faire le portrait de leur propriétaires, ni à démystifier un univers machiste. Elles me permettent de sortir du romantisme à l’européenne et d’avoir un regard sans pathos sur le réel, comme le faisaient les photographes socioréalistes américains ou les peintres hyperréalistes»

Et c’est aussi sans pathos ni romantisme que Chimène Denneulin photographie les personnes et les paysages, la jeune femme de Hébron, la rue de Bamako ou la villa de San Francisco, sans ajouter de la beauté là où il n’y en pas, mais sans la nier là où elle est.

Vanessa Morisset, mai 2011
Vanessa Morisset est critique d’art, elle signe régulièrement des textes pour les revues Esse et 20/27.